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Qui nous sommes / Publications et salle de presse / Chronique IR / Le pouvoir de nos épargnes - 2 : construire de nouvelles institutions financières

Par Gilles Bourque

On a vu dans mon billet publié dans ce bulletin en octobre dernier que les pratiques du placement socialement responsable représentent le volet le mieux connu de la finance socialement responsable (FSR), enfin celui dont on entend parler le plus souvent. J’y ai fait ressortir qu’au-delà des actifs gigantesques qui sont supposément gérés de façon responsable, on trouve quelques institutions financières qui réussissent à marquer de manière importante les pratiques financières et les comportements des entreprises. Dans le présent billet, je vais maintenant aborder l’autre grande catégorie du mouvement de la FSR, dont le rôle est profondément différent, soit l’investissement responsable.

Commençons par une précision sémantique. Une profusion de concepts sont utilisés pour décrire les pratiques de cette finance en émergence : certains parlent de fonds « éthiques », d’autres d’« investissements socialement responsables », voire « soutenables ». Même dans la langue anglaise, où le concept de Socially Responsible Investment (SRI) est indéniablement dominant, on remarque une telle diversité sémantique. Les membres québécois de l’équipe de recherche sur ce mouvement ont préféré, à tous les autres, le concept de finance socialement responsable parce qu’il permet de distinguer les deux grandes pratiques de ce mouvement : celles de placement (sur les marchés financiers) et celles d’investissement (l’intervention financière directe en entreprise). L’investissement socialement responsable, tel que nous le concevons ici, comprend lui-même deux composantes principales : la finance solidaire et le capital de développement (voir la documentation de CAP Finance, le Réseau de la finance solidaire et responsable). Ces pratiques se distinguent fondamentalement de celles du placement par le fait qu’elles sont mises en œuvre par des institutions financières plus petites – nous ne parlons plus ici de géants qui gèrent des centaines de milliards –, directement auprès des entreprises.

Au contraire des acteurs du placement responsable, qui doivent agir de l’extérieur pour influencer la gouvernance des entreprises, les institutions de la finance solidaire et du capital de développement sont en relation directe avec les entreprises (parfois directement au sein de leur conseil d’administration), et participent à des initiatives de développement économique qui ont des impacts concrets durables sur leur communauté ou dans leur secteur d’activité. Avec ces acteurs de la FSR, un pas supplémentaire est fait dans la construction d’un nouveau modèle de développement : ces pratiques d’investissement responsable créent de nouvelles règles et les officialisent à l’intérieur d’institutions financières davantage contrôlées par la communauté, établissant ainsi de nouveaux rapports sociaux avec l’argent et l’accumulation du capital. Au Québec, plus particulièrement, on peut dire que le mouvement syndical et celui de l’économie sociale ont innové socialement en adoptant de nouvelles formes d’interventions économiques et en soutenant des initiatives qui allaient au-delà de leurs pratiques traditionnelles, pour créer de nouvelles institutions financières.

Dans le cas du capital de développement, le Fonds de solidarité FTQ et le Fondaction (CSN) sont des réussites. Ils ont transformé l’industrie de la finance au Québec. Ils ont été parmi les pionniers du capital de risque, qu’ils ont élargi à d’autres secteurs que ceux des hautes technologies et soumis à d’autres critères de choix que le seul rendement financier maximal. Ils ont favorisé l’émergence d’un nouveau style de gestion, avec un mode de gouvernance plus transparent qui tient compte des autres parties prenantes. Ils ont contribué à la constitution de divers réseaux au niveau des secteurs d’activité ou des territoires. Bref, ils ont été les promoteurs actifs d’une grande diversité d’innovations organisationnelles.

La finance solidaire, pour sa part, continue aujourd’hui à trouver de nouveaux moyens de répondre aux besoins socioéconomiques auxquels les institutions traditionnelles ne peuvent répondre. On retrouve dans la finance solidaire un spectre qui va du microcrédit (ou fonds communautaires) jusqu’aux « banques de l’économie sociale ». Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, on utilise la notion de Community Investment et les institutions financières qui se spécialisent dans ce domaine sont des Community Development Financial Institutions (CDFI), alors qu’en Europe continentale la notion de finance solidaire est assez commune. Au Québec, la finance solidaire désigne le financement du développement économique communautaire et des entreprises d’économie sociale. Gouvernée par les acteurs du milieu, elle prend la forme de prêts à intérêt, avec ou sans garanties, mais elle passe aussi par la reconstruction du capital social des communautés. Par exemple, la Caisse d’économie solidaire Desjardins, que je connais bien pour en être membre depuis plusieurs années, gère un actif qui dépasse maintenant un milliard de dollars et est active auprès de 2 824 entreprises socialement engagées dans quatre réseaux porteurs d’actions syndicales, coopératives, culturelles et associatives/citoyennes.

Les composantes de l’investissement responsable (finance solidaire et capital de développement) sont ce qu’il y a de plus innovateur dans le mouvement de la FSR. En termes d’actifs, l’investissement responsable ne représente qu’une fraction, néanmoins significative, de la FSR; mais en termes de « valeurs », elle constitue la solution de remplacement la plus conséquente à la finance spéculative.

Nous avons vu dans les deux premiers billets de cette série ce que représentent les deux grandes composantes du mouvement de la finance responsable (placement et investissement). Dans un prochain et dernier billet, nous allons aborder les enjeux actuels et futurs de ce mouvement.

Rapport annuel de la Caisse solidaire