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André Laurin: un acteur social «hors norme»

Prix de la justice 2009

22 février 2010
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Publié le 21 février 2010 à 05h00

Le Soleil, Pierre Asselin

(Québec) Lauréat : André Laurin, Occasion : Il a reçu le Prix de la justice 2009 pour son travail à la défense des consommateurs, ainsi que pour son engagement social.

La tuberculose a causé des ravages au Québec, mais par un de ces hasards déconcertants, elle a lancé André Laurin dans une mission qu'il n'avait jamais anticipée : aider les travailleurs et les moins nantis à prendre le contrôle sur leur situation financière.

Les associations coopératives d'économie familiale (ACEF), les caisses d'économie, l'assurance automobile, la Caisse d'économie solidaire Desjardins, l'Aide juridique; il suffit de fouiller un peu dans l'histoire de tous ces réseaux pour y voir apparaître cet infatigable personnage, qui a jeté les bases de ce qu'on appelle aujourd'hui la protection du consommateur.

Le gouvernement vient d'ailleurs de reconnaître sa contribution exceptionnelle en lui accordant le Prix de la justice 2009. En 2002, quand l'Assemblée nationale a créé le Prix annuel de la protection du consommateur, M.?Laurin fut le premier à le recevoir.

Et dire que sans la tuberculose, M. Laurin aurait probablement fini ses jours comme hautboïste à l'OSQ. Pour son plus grand bonheur, d'ailleurs.

«Ma vraie profession, c'est la musique! J'ai gradué du Conservatoire pour être engagé à l'Orchestre symphonique de Québec sous Wilfrid Pelletier, vers 1952. J'avais aussi la passion de la campagne, je possédais même une ferme. Mais à 26 ans, j'ai eu le malheur d'attraper la tuberculose.»

Malade, il ne s'est pas pour autant retrouvé dans un des «mouroirs» de l'époque. Pendant deux ans, il a été soigné par son père, médecin, et sa soeur, infirmière, dans la grande maison familiale de la rue Bougainville, malgré tous les dangers de contagion.

«J'ai dû repartir à zéro!» dit-il. Vendre la ferme et surtout dire adieu au hautbois. Ses poumons ne lui permettaient plus de jouer. «Tout s'est écroulé.»

Dans sa famille, ses grands-parents et ses parents se sont toujours consacrés à l'action sociale. Il évoque la crise économique, quand le gouvernement avait logé à Valcartier les chômeurs, de toutes les couches sociales, qui se retrouvaient du jour au lendemain à la rue. «Tout jeune, j'accompagnais mon père, le soir, quand il allait les soigner, bénévolement pour la Saint-Vincent-de-Paul.»

Après son mariage, il a lui aussi participé aux actions de la société Saint-Vincent-de-Paul. «On m'avait confié une famille dont personne n'arrivait à régler les problèmes. Au bout de deux ans, cette famille était capable de se prendre en mains. J'ai expliqué ce que j'avais fait à un ami [Edgar Guay], sous-ministre au gouvernement. Il m'a dit : "Faut envahir la province avec ça!"»

En très peu de temps, il se retrouve en contact avec les acteurs de la Révolution tranquille, les Jean Marchand et Marcel Pépin, de la CSN, à qui il a présenté le résultat de ses réflexions. «Je leur ai démontré que le système de crédit, avec des taux de 30 à 60 % venait engloutir toutes les augmentations salariales qu'ils allaient chercher. Les consommateurs s'endettaient parce qu'ils ne connaissaient pas leur capacité d'épargne, et d'emprunt.»

Engagé par la centrale, il se retrouve sollicité par tous les conseils centraux de la CSN. En 1962, on lui demande d'intervenir auprès des grévistes de la Shawinigan Chemical, qui croulaient sous les dettes. Son intervention à Shawinigan est suivie par la création, au Saguenay, de sept bureaux de dépannage et de consultation budgétaire.

Ce fut le début de ce qui est devenu plus tard les associations coopératives d'économie familiale, un réseau qui s'étend à la grandeur de la province.

«On a créé une vingtaine de comités. J'étais tout seul pour faire ça à la CSN. Les soirées et les fins de semaine, je ne connaissais pas ça!»

Vers 1965, le bâtonnier du Barreau du Saguenay, René Boudreault, lui offre de collaborer pour venir en aide aux démunis. «C'est le début de ce qui est devenu plus tard l'Aide juridique», dit-il.

Malgré tout son travail, il y avait toujours un problème fondamental à régler : où les travailleurs iraient-ils emprunter? Il se tourne vers un regroupement, les Caisses d'économie et de crédit francophones de Montréal, qui s'était séparé des «Credit Unions» américaines. «On les a rencontrés avec Marcel Pépin, et après il m'a dit : "Fonde autant de caisses que tu en es capable." En 16 mois, on en a créé 83...» Aujourd'hui, ces caisses, qui font partie du Mouvement Desjardins, gèrent plus de 10 milliards $.

L'histoire d'André Laurin continue encore longtemps. La création de la Caisse d'économie solidaire Desjardins est, dit-il, «ma plus grande réussite! On m'a traité de fou au début, parce qu'on était hors norme».

Être hors norme ne fait pas peur à ce rêveur, un peu utopiste, qui se réclame du socialisme et de la «démocratie subsidiaire» d'Aristote. À la fin de l'entrevue, il parle des 800 millions $ que le Mouvement Desjardins verse en ristournes à ses membres... chaque année. Ses yeux brillent : «Imaginez tout ce qu'on pourrait faire avec ça!»