Accès D AccèsD Affaires PRI Établissement Associé Brundtland

Le syndicalisme et la protection des consommateurs

Hommage à André Laurin

22 février 2012

Lettre de Michel Rioux, syndicaliste

Il y a, comme ça, des dates dont on ne peut deviner sur le coup qu’elles auront une certaine importance sur la suite des choses. C’est le cas du lundi 22 février 1962.

Cette journée-là, André Laurin, ayant été sensibilisé par son père médecin de famille à la pauvreté qui frappait de larges pans de la population, à Québec, et qui militait à la Société Saint-Vincent-de-Paul, devenait conseiller syndical à la CSN. Deux jours plus tôt, le samedi 20, il avait reçu du président Jean Marchand et du secrétaire général Marcel Pepin le mandat d’effectuer une enquête sur le niveau d’endettement des travailleurs affiliés à la CSN. Deux mois plus tard, le 1er avril, il remettait son rapport. Un rapport accablant, qui décrivait l’extrême précarité des salariés, pris à la gorge par un endettement tel que les hausses de salaire étaient souvent réduites à néant par une consommation effrénée qui laissait les travailleurs endettés et en faisait des proies faciles pour les usuriers, dont les commerces florissaient partout au Québec. Les compagnies de finance faisaient des affaires d’or dans toutes les régions.

C’est de cet engagement que découlera l’ensemble des mesures de protection des consommateurs qui verront le jour dans les années suivantes.

Avant de commencer son travail à la CSN, Laurin, s’appuyant sur la Loi des dépôts volontaires, qui permettait à l’époque de réduire à 5 pour cent le taux de l’intérêt perçu sur les prêts réalisés par les compagnies de finance, avait réussi à tirer de leurs griffes un grand nombre de familles, en particulier dans les milieux ouvriers de la basse ville. Quelques caisses populaires apportaient leur collaboration, mais le Mouvement Desjardins était plutôt réticent à s’engager dans cette voie. Il faut rappeler qu’à l’époque, les travailleurs n’avaient pas accès à des prêts personnels chez Desjardins, les mieux nantis étant les seuls à pouvoir le faire, ayant des biens à apporter en garantie.

Laurin croyait cependant en ce mouvement. Mais une première rencontre avec les dirigeants de la Fédération des caisses, à Lévis, lui avait laissé un goût amer. Ce 7 novembre 1961, il avait exposé son plan, qui consistait à mettre sur pied un service provincial du budget familial qui, comme il l’expliquait à l’époque, « inciterait les caisses populaires à établir et à opérer des comités de budget qui aideraient les familles à faire des budgets ». Le président de Desjardins, le sénateur  Cyrille Vaillancourt, et tout son comité exécutif, refusèrent ce projet.  En 1963, face à un dernier refus de Desjardins, c’est par le biais des caisses d’économie en milieu de travail que les travailleurs eurent enfin accès au crédit personnel. Sous l’impulsion de Laurin, près d’une centaine de caisses furent créées en quelques mois.

Dans la foulée
L’action d’André Laurin fit littéralement exploser le front de la protection des consommateurs. Les Associations coopératives d’économie familiale (ACEF) sont mises en place dans toutes les régions du Québec au cours des années soixante. Un conseiller syndical de la CSN, Pierre Marois, dirige la fédération de 1968 à 1974. À titre de ministre d’État au développement social, il soutient l’adoption de la Loi de l’assurance automobile, adoptée en 1978. La ministre Lise Payette avait déclaré à l’époque que sans l’action de la CSN, cette loi n’aurait pu être adoptée. Encore là, André Laurin et André L’Heureux avaient joué un rôle important.

L’Aide juridique, adoptée en 1973, fait partie de cette panoplie de mesures destinées à protéger le consommateur et à lui donner des droits en même temps que des moyens de défense. La Loi de la protection du consommateur, l’Office de protection du consommateur, Option consommateurs, le magazine Protégez-vous sont directement reliés aux premières actions posées il y a cinquante ans par André Laurin. Ce dernier avait su convaincre la CSN de défendre les travailleurs en dehors du cadre de la convention collective, ce qui était une première nord-américaine. Les syndicats chrétiens de Belgique occupaient déjà ce front de lutte.

Déborder la convention collective
Une fois son rapport déposé, André Laurin fut appelé à la rescousse en Mauricie en août 1962, alors qu’une grève de six mois touchait les travailleurs de la Shawinigan Chemicals. Pierre Vadeboncoeur et Guy Beaudoin, deux piliers de la centrale, négociaient et dirigeaient la grève. Il se rendit dans cette ville et y entreprit une éducation des travailleurs pour les sortir des griffes de l’endettement.  Sur place, il jeta les bases d’un service de budget familial et réunit une équipe qui pourrait continuer d’agir une fois qu’il sera parti. Devant les résultats probants enregistrés à Shawinigan, ce sont les travailleurs du Saguenay, en particulier ceux de l’Alcan à Arvida, qui appelèrent Laurin au secours. Une lutte sans merci s’engagea alors contre les compagnies de finance. À Chicoutimi, dans la rue Racine, la rue principale de cette ville, on comptait plus d’une dizaine de ces compagnies qui prêtaient à des taux usuraires. Les compagnies de finance lui  intentèrent des centaines de procès. Il n’en perdit aucun. C’est à cette occasion qu’une première forme d’aide juridique vit le jour.

En 1971, Laurin mit sur pied la Caisse d’économie des travailleurs réunis de Québec. À partir d’une mise de fond de quelques centaines de dollars, cette caisse, devenue la Caisse d’économie solidaire, a aujourd’hui un volume d’affaire annuel d’un milliard trois cents millions de dollars. Elle se situe dans le peloton de tête des institutions affiliées au Mouvement Desjardins.

Convaincre la CSN de s’engager dans la défense de ses membres consommateurs a été une intuition remarquable d’André Laurin. Cette intuition devait prendre une forme concrète dans le rapport moral de Marcel Pepin déposé au congrès de 1968, Le deuxième front. C’est Pierre Vadeboncoeur qui tenait la plume dans la rédaction de ce rapport. En 2009, le gouvernement du Québec lui décernait le Prix de la justice « en reconnaissance de son engagement et de son apport à la protection des droits des consommateurs ».